Gilles Le Blanc et Olivier Bomsel (Professeurs d'économie industrielle à l'École des mines de Paris)
15 mai 2006, (Rubrique Opinions du Figaro)
Le 25 avril,
le président de la République a annoncé six projets financés par l'Agence de
l'innovation industrielle (AII) pour «créer les produits de demain» et «redonner
le goût du risque» aux entreprises. Ce vocabulaire renvoie aux glorieuses
initiatives des années 1960, à la logique française des «grands programmes».
Inspirée des conclusions du rapport de Jean-Louis Beffa, l'AII est dotée de
1,7 milliard d'euros sur deux ans pour financer de grands programmes
technologiques.
Sa création, en 2005, avait été saluée comme une initiative
positive de politique industrielle. Maintenant public, le premier résultat est
décevant. Cela ressemble au lancement d'un porte-avions. Thomson, Siemens,
Schneider, PSA, Alcatel se partagent 240 millions d'euros de subventions et
d'avances. Est-ce véritablement avec ces entreprises et leurs projets que la
France compte dynamiser l'innovation, créer de nouveaux emplois, renouveler son
tissu industriel ? Les heureux élus sont des groupes habitués aux commandes
publiques et aux soutiens à la recherche et au développement. Ils sont
largement mondialisés. De plus, les projets ne présentent pas d'innovation
radicale. Il s'agit au mieux d'améliorations techniques susceptibles d'élargir
des marchés existants.
Sur le fond, la méthode suscite les réserves les plus sérieuses.
Il faut déplorer l'absence de rationalité économique et de système d'évaluation
qui a conduit aux récentes décisions. Quelle est la pertinence de cet
instrument d'action publique en regard des objectifs affichés ? Concentrer les
moyens de recherche et développement autour de grands programmes en misant sur
leurs effets de taille pour encourager les innovations de rupture, est une
proposition douteuse. En effet, l'outil du «programme» qui – malgré son coût et
ses dérives – peut revendiquer des succès, reposait sur deux conditions
essentielles : la fixation par l'Etat d'un objectif technique ambitieux (un
réacteur nucléaire, un train roulant à 360 km/h...) et la création du marché
par des commandes publiques.
Or tout l'enjeu, dans les secteurs innovants, est de créer en
même temps le produit et le marché. Dans les domaines des bio ou des
nanotechnologies où l'on s'attend à des innovations radicales suscitant
l'émergence de nouvelles firmes mondiales, on ne connaît encore ni les
produits, ni les usages qui vont structurer la demande finale.
On assiste donc, au contraire du «programme», à une
prolifération de technologies et de solutions alternatives dont le foisonnement
et la diversité sont essentiels : miser sa recherche et développement sur une
seule trajectoire est la stratégie du joueur de roulette malheureux. Cette
approche n'est pas raisonnable.
Deux exemples. Pour qui observe les technologies de
l'information, comment envisager que des produits comme la télévision sur
mobile ou un moteur de recherche puissent s'imposer sur leurs seules
caractéristiques techniques ? Les fiascos du téléphone planétaire de Motorola
(Iridium) et de la norme vidéo à haute définition (D2Mac élaborée en France)
démontrent que les logiques d'adoption s'appuient sur des effets de réseaux
puissants où l'utilité est tirée par la croissance de la demande. Les
connexions avec les industries de contenus et la concurrence avec les systèmes
en place sont aussi des facteurs critiques du succès économique de ces
innovations.
Dès lors, tout s'écroule. Car, comme la méthode est absurde, il
n'y a ni système d'évaluation, ni incitations internes, ni contrainte de
résultat. Dès lors qu'elles ont décroché les subventions, quel intérêt les
firmes sélectionnées ont-elles à faire de ces projets des succès économiques ?
La subvention vaut succès ! Ainsi, au lieu d'un signal donnant la prime au
risque, à l'innovation et à l'entreprise, nous voyons ici une aide d'Etat
supplémentaire, engageant sans débat les fonds publics. Le tout au mépris des
règles européennes élémentaires. Les politiques n'en sortiront pas grandis.
Qu'aurait-on pu faire d'autre ? Ne prenons qu'un exemple. Il est
d'actualité. Chacun connaît à présent la faiblesse du système universitaire
français. Seulement 15% des docteurs diplômés en France sont employés par
l'industrie. Les étudiants des grandes écoles, dont le diplôme vaut ici par la
sélection à l'entrée, font leur troisième cycle à l'étranger. Et 4% des
étudiants captent à eux seuls 30% des ressources budgétaires. La concurrence
biaisée entre universités et grandes écoles pénalise l'ensemble du système
français. Ces inégalités ne peuvent se compenser que dans un jeu à somme
positive où tout le monde doit gagner. Injecter 1,7 milliard d'euros dans une
réforme des inégalités universitaires pourrait créer de formidables incitations
: elle lèverait des blocages, stimulerait la recherche, valoriserait les
diplômes, améliorerait le recrutement des entreprises, renouerait le lien
université-industrie...
Chacun sait que Google, qui pèse 126 milliards de dollars en Bourse, est né à Stanford. Son concurrent français, venant dix ans plus tard, est confié à Thomson et France Télécom avec 90 millions d'euros de subventions ! La France peut faire mieux qu'OSS 117, cet agent secret français d'un autre âge et... aux méthodes démodées.