L'analyse de Pierre-Yves Dugua *
19 avril 2006, (Rubrique Opinions)
Les
étudiants américains ne sont pas dans la rue. L'Amérique est pourtant engagée,
depuis trois ans, dans une guerre devenue impopulaire et dont on ne voit pas
l'issue. Et la condition économique des étudiants est exigeante : les droits
d'inscription dans une université privée aux Etats-Unis sont en moyenne de 21
200 dollars. Dans les institutions les plus prestigieuses, ils peuvent être
deux fois plus élevés. Encore la condition est-elle de posséder un dossier
assez solide pour être accepté. Pour une université publique, il faut compter
en moyenne 5 500 dollars. Qui plus est, ces coûts augmentent deux à trois fois
plus vite que l'inflation. Paradoxe : il n'y a pourtant pas en Amérique
d'universités en grève.
Le
mois dernier, les étudiants américains ont savouré plutôt les joies de leur spring
break, ces vacances de printemps qui sont souvent le moment où ils se
retrouvent par centaines sur les plages de Floride et du Mexique, à boire et
faire la fête. Faut-il voir dans ce défoulement rituel une preuve d'exubérance
irrationnelle ? En réalité, pas forcément : les jeunes Américains sont optimistes.
Ils affichent une conscience politique plus tranquille, plus apaisée : ce sont
désormais des engagés volontaires – et non des conscrits comme à l'époque du
Vietnam –, qui risquent leur vie en Irak. Enfin, la jeunesse américaine est
confiante dans sa capacité à trouver un emploi à la sortie de l'université. Et
pour cause : le pays frôle la pénurie de main-d'oeuvre qualifiée et le taux de
chômage est tombé à 4,8%.
Quant
aux jeunes diplômés de premier cycle universitaire, leur taux de chômage est de
5% pour les hommes et de 5,6% pour les femmes. A l'inverse, concernant les
jeunes sans diplôme de «high school» (c'est-à-dire, en gros, sans le
baccalauréat), on relève un taux de chômage de 20% pour les hommes et de 23,6%
pour les femmes. Toutes catégories confondues, pour les Américains de moins de
25 ans, on obtient un taux de chômage qui n'est que de 10%, contre 23% en
France.
Dans
un pays où l'éducation supérieure n'est pas un droit, mais un privilège, ces
statistiques sont un profond élément de motivation. En effet, aux Etats-Unis,
l'université est perçue comme un investissement lourd qui renferme la promesse
d'un emploi rémunéré davantage que la moyenne des non-diplômés. Les salaires
moyens d'embauche pour les diplômés d'économie, de finance et de comptabilité
sont de 45 191 dollars par an, en hausse de 11% par rapport à l'année dernière.
Les diplômés de premier cycle universitaire dans des disciplines littéraires
peuvent espérer un salaire moyen de 30 828 dollars, ce qui représente 6% de
plus que l'année dernière.
Au-delà
de ces données quantitatives, c'est la relation de l'étudiant américain au
monde du travail qui est très différente de celle qui prévaut en France. Aux
Etats-Unis, l'université n'est pas un monde en soi, coupé de la vie active.
Plus de 42% des étudiants américains à plein temps exercent en outre une
activité professionnelle. C'est souvent une nécessité pour aider à financer
leurs études, mais c'est également un bon moyen d'acquérir une expérience
concrète. Pour un étudiant de première année de droit, travailler à des
classements ou faire des recherches dans un cabinet juridique, par exemple, est
une occasion de s'ouvrir sur le monde réel.
Si
les étudiants américains n'ont pas peur du chômage, c'est aussi que les
employeurs américains n'ont pas peur de l'embauche. La notion de «contrat de
travail» ne s'applique en Amérique qu'à une minorité déclinante de salariés
syndiqués ou à des vedettes du sport ou du show-business. La norme est, en
effet, à l'embauche sans contrat. Une embauche qui est donc rapide, et
remarquablement informelle. Aucune loi fédérale ne régit, aux Etats-Unis, les
préavis de licenciement. La pratique courante est, néanmoins, d'accorder au
moins deux semaines de préavis avant de se séparer d'un employé. Dans le cas de
licenciements collectifs pour raisons économiques, les salariés doivent
recevoir une notification 60 jours à l'avance. Les indemnités chômage varient
d'un Etat à l'autre en fonction des normes fédérales. Elles portent au maximum
sur 26 semaines. Leur montant dépend du salaire anciennement perçu par le
chômeur. Mais il est plafonné à un niveau modeste.
Un
tel régime est une forte incitation pour les demandeurs d'emploi à en trouver
rapidement un autre. Aujourd'hui, en Amérique, 19% des chômeurs sont sans
emploi depuis plus de 27 semaines ; il y a un an, cette proportion était de
20%. L'Oncle Sam ne dicte pas davantage aux entreprises la durée des congés
payés. Deux à trois semaines de vacances par an pour les débutants sont la
norme. Et les périodes de congés payés s'allongent ensuite au cas par cas, en
fonction de l'ancienneté.
Ultimement,
c'est le rapport au travail qui est en cause : comme on sait, ce ticket
d'entrée dans la vie active qu'est le diplôme universitaire est une grande
source de fierté pour les étudiants américains, qui aiment à l'afficher au mur
de leur bureau. Et la cérémonie de remise du précieux parchemin est l'occasion
de célébrations importantes – du nom de «commencement ceremony». Ce mot, à lui
seul, est emblématique. Loin de pleurer la fin d'une vie protégée, ponctuée de
longues vacances, le diplômé américain «commence», pour de bon, dans la vie. Il
n'est la proie d'aucune angoisse de la précarité, mais au contraire rempli
d'optimisme et surmotivé, comme le veut une culture américaine davantage
tournée vers l'avenir que vers la préservation du passé. Le jugement exprimé
par 90% des entreprises, selon lesquelles le marché du travail est «bon, très
bon ou excellent», conforte naturellement cet état d'esprit.
*
Correspondant du Figaro aux Etats-Unis.