LE PRÉSIDENT D'UNE FRANCE VAINCUE

 

PAR NICOLAS BAVEREZ

 

L'Histoire sublime les héros et dissout les médiocres. Le génie du général de Gaulle permit de transcender la débâcle de juin 1940 pour porter la France au nombre des vainqueurs de la Seconde Guerre Mondiale puis de refonder la République en la libérant des conflits coloniaux. La faiblesse de Jacques Chirac a ravalé la France au nombre des vaincus de la nouvelle donne issue de la chute du mur de Berlin et de la mondialisation, alors même que le pays disposait de tous les atouts pour exceller.

 

Si la part d'ombre cannibalise la lumière dans les présidences de François Mitterrand, du moins celles-ci comportent-elles quelques succès majeurs : les réformes de société de 1981, le discours du Bundestag en 1983 qui contribua à faire basculer en faveur de l'Occident la crise des euromissiles, le traité de Maastricht. Des douze années de Jacques Chirac il ne restera rien, sinon l'accélération brutale du déclin de la France et sa marginalisation sur la scène internationale. Avant de devenir chef de l'Etat, Jacques Chirac était un pas grand-chose ; au contact du pouvoir suprême, il est devenu un rien du tout.

 

Toutes les victoires de Jacques Chirac ont été construites sur ses échecs. Il en a fait de même avec la France. De son septennat surnage la professionnalisation des armées, aussitôt ruinée par la coupe des budgets de défense et par une cohabitation délétère pour le pays, mais miraculeuse pour sa survie au pouvoir. De son quinquennat émerge le refus légitime de participer à l'intervention américaine en Irak, transformé en faute avec la division des démocraties et de l'Europe provoquée par l'organisation d'un référendum mondial contre les Etats-Unis à l'Onu, puis en faillite avec le rejet du référendum sur la Constitution européenne de mai 2005.

 

Une politique ne se juge pas aux mots mais aux faits. Si Jacques Chirac excelle à dénoncer les désastres qu'il a lui-même provoqués, cela ne saurait suffire à l'exonérer de sa responsabilité devant les Français comme devant l'Histoire. Son bilan se résume à une nouvelle étrange défaite, qui figure parmi les périodes de décrochage les plus sinistres et les moins inévitables de l'histoire de France.

 

Sous son impotentat, le pays a cumulé la désintégration d'institutions devenues ingouvernables parce que non gouvernées et le discrédit de la classe politique - du 21 avril 2002 au référendum de mai 2005 -, l'approfondissement du retard économique (déficit de croissance de 3,1 % par rapport à l'activité mondiale et retour de la contrainte extérieure avec un déficit commercial de 30 milliards d'euros), la paupérisation de la population (niveau de vie inférieur de 38 % à celui des Etats-Unis, 20 % à celui de l'Irlande, 12 % à celui du Royaume-Uni, dette publique de 65% du PIB et privée de 60 % du PIB), la désintégration du modèle social en raison de la rémanence du chômage structurel. I’elclatement de la nation acté par les émeutes urbaines de l'automne 2005. Il en est résulté au plan intérieur une crise identitaire et morale majeure, laissant le champ libre aux extrémistes et aux passions protectionnistes et xénophobes, au plan international une marginalisation de la France, illustrée par la conférence de Madrid, qui a débattu de l'avenir des institutions européennes en son absence, fait sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale.

 

Au principe de la débâcle, on trouve le nihilisme intégral d'un homme qui ne peut avoir de loi dès lors qu’il n’a pas de foi. La démagogie radicale de Jacques Chirac est ancrée dans le mensonge, qui découle lui-même d'une irresponsabilité radicale. Il est à la politique ce que Sartre fut à la philosophie : une inconscience totale qui se décide dans l'instant, sans être tenue par le passé ou l'avenir, une inconséquence absolue qui n'est pas davantage liée par ses promesses que par ses actes. Et cela jusqu'à la négation des valeurs de la démocratie et de la République. L'homme qui a conseillé aux nouvelles démocraties qui adhéraient à l'Union de se taire au sortir d'un demi-siècle de totalitarisme et d'occupation soviétique est le même que celui qui a déclaré en Tunisie que « le premier des droits de l'homme, c'est d'avoir à manger » ou affirmé que « le libéralisme représente aujourd'hui pour la démocratie une menace comparable à ce que fut le communisme du temps de la guerre froide: L'homme qui a invoqué de manière extravagante le principe de responsabilité pour soutenir les intégristes contre la liberté de la presse lors de la crise des caricatures donne la main à l'altermondialiste qui renoue avec la détestation de l'Occident de l'ex-militant du Mouvement de la paix. L'homme de la grande muraille entre la France et la modernité du XXIe siècle sert de compagnon de route au thuriféraire de la repentance.

 

Par son irresponsabilité et son relativisme qui récuse toute valeur, Jacques Chirac est l'anti-gaulliste absolu. François Mitterrand ne s'y est pas trompé qui en a fait l'arme fatale de sa revanche contre le fondateur de la Ve République. Toute époque historique a un esprit.

 

Celui qui se trouve au principe d’un quart de siècle de déclin de la France et qui constitue le véritable trait d’union entre François Mitterrand et Jacques Chirac mêle l’aveuglement devant le le basculement d’une Histoire qui accélère, un conservatisme qui refuse la modernisation du pays et le renoncement à l’action. Il porte un nom : c’est l’esprit de Vichy.