Modèle social français, tu n'as pas changé

Par Howard Davies

19 avril 2006, (Rubrique Opinions)

 

 

Les mauvaises nouvelles en provenance de Paris sont toujours un encouragement pour les Bri tanniques – surtout pour la presse britannique. Le spectacle du premier ministre Dominique de Villepin, qui avait été une épine dans le pied du gouvernement britannique lors de la préparation de la guerre d'Irak et qui est aujourd'hui chahuté par la tempête, a réchauffé le coeur de beaucoup d'Anglais. Plus sérieusement, l'incapacité de la France de réformer un marché de travail clairement dysfonctionnel est une cause d'émerveillement à travers tout notre spectre politique.

 

Nous ne savons pas grand-chose du CPE, qui nous semblait être une mesure modeste, peu susceptible de faire une différence radicale dans un problème fondamental. Nous ne pouvons pas comprendre comment une société européenne moderne peut tolérer indéfiniment un taux de chômage à 10% et traiter par le mépris les conseils de la quasi-totalité de la communauté des économistes sur les changements nécessaires. Même le Guardian, de centre gauche, a évoqué la «honte» qui doit retomber, dans de telles circonstances, sur l'«élite dirigeante française». On pourrait d'ailleurs discuter de l'emploi de l'adjectif «dirigeante», puisque les vrais dirigeants de France semblent avoir été dans la rue ces dernières semaines, mais l'argument est limpide.

 

Notre perplexité tourne rapidement à une forme de triomphalisme. Le chômage britannique demeure égal à la moitié du vôtre. L'économie du Royaume-Uni a progressé plus rapidement que l'économie française pendant l'essentiel de la dernière décennie. On assiste à un exode de jeunes travailleurs français, et aussi des plus brillants cerveaux. vers Londres. South Kensington a toujours abrité une petite colonie française connue sous le nom de «Grenouille creuse», mais vous entendez maintenant parler français également à Wembley et à Wimbledon, sans oublier les vestiaires de l'Arsenal.

 

Le nombre d'étudiants français à la London School of Economics s'élève rapidement, comme Valéry Giscard d'Estaing l'a constaté avec surprise en la visitant récemment. Ce que nous pourrions appeler la «balance de l'Eurostar» penche désormais lourdement en notre faveur. Pour moi, c'est là un contraste saisissant avec les années 70, où, une fois achevées mes études à Oxford, je m'étais enfui, en veine d'une échappatoire hors de cette ville monochrome et renfrognée qu'était Londres, pour regagner l'agitation cosmopolite et piquante de Paris.

 

Mais nous serions sages de modérer notre autosatisfaction. En premier lieu, la Schadenfreude — la joie mauvaise — est une émotion peu attrayante. Et, qui plus est, pas britannique, Old Boy. Voilà pourquoi nous n'avons pas de mot en anglais pour décrire ce sentiment.

 

D'autres comparaisons sont moins à l'avantage des habitants des rives septentrionales de la Manche. Il est vrai que notre économie a crû plus vite dans les années récentes, mais il s'agissait pour partie d'un rattrapage après la récession du début des années 90, plus profonde en Grande-Bretagne qu'en France. Notre croissance a donc été alimentée par la consommation domestique, et stimulée par une hausse vigoureuse des prix de l'immobilier. Depuis peu, le principal stimulus, c'est le déficit budgétaire. Et, même si Gordon Brown n'aime pas le rappeler, le Royaume-Uni fait maintenant formellement l'objet d'une procédure en déficit excessif de la part de la Commission européenne. Si nous étions dans la zone euro, nous recevrions des lettres plus tranchantes de Bruxelles et de Francfort. Notre taux d'investissement est beaucoup plus faible qu'en France.

 

Une conséquence de cette croissance mal équilibrée et de notre faible taux d'épargne apparaît au travers de la détérioration de la performance commerciale britannique. Pour le premier trimestre 2006, nous avons affiché un déficit record dans notre commerce de marchandises, compensé en partie seulement par un excédent sur les services. La part de la Grande-Bretagne dans les exportations mondiales a chuté de 15% en l'espace de seulement huit ans. La plupart des commentateurs estiment que la composition actuelle de la croissance est non durable, et qu'il faudra une translation de la consommation vers l'épargne à l'investissement. Comme The Economist l'écrivait le mois dernier, «l'ère des grandes dépenses est terminée pour le gouvernement et pour les consommateurs». Et l'hebdomadaire ajoutait que «le changement nécessaire dans la composition de la demande va, en toute probabilité, ralentir la croissance du PIB pendant quelques années».

 

Plus important encore, la croissance de la productivité du Royaume-Uni est à la traîne par rapport aux Etats-Unis et à la France. Des recherches récentes de la LSE et de McKinsey montrent que, dans l'industrie britannique, la production par heure travaillée est 10% plus réduite qu'en France et 30% plus faible qu'aux Etats-Unis. Cette comparaison n'est pas surprenante, elle découle logiquement des problèmes du marché du travail en France. La loi française offre une forte protection aux «initiés», à ceux qui ont un travail permanent, et rend très onéreuse à la fois la procédure de licenciement d'un «initié» et l'embauche de nouveaux salariés. En conséquence, la réponse des employeurs a été de chercher la plus haute productivité possible des employés, pour ne pas prendre le risque de grossir les effectifs de main-d'oeuvre. Les employeurs français ont été très habiles dans la gestion de ce procédé, et nos recherches établissent que la qualité des managers de l'industrie est bien meilleure en France qu'au Royaume-Uni.

 

Bref, les choix respectifs des gouvernements français et britanniques qui se sont succédé ont accouché de conséquences sociales et économiques prévisibles. Tout compte fait, quel est le meilleur choix ? On pourrait arguer que, si les «initiés» sont prêts à «acheter» des travailleurs exclus du marché du travail en leur versant des indemnités généreuses et si ces exclus se contentent de rester chez eux à regarder la télévision et à tricoter des écharpes, la situation peut demeurer stable. Le problème que j'aperçois toutefois, c'est que les lois françaises en matière d'emploi sont à l'image de ce qu'était la société européenne lorsque le marché du travail était dominé par des «pères de famille» dont les salaires étaient décisifs pour le bien-être de la majorité de la population. Mais l'arrivée de femmes dans la main-d'oeuvre dans des proportions considérables, l'incidence croissante de la recomposition familiale et de ménages monoparentaux, ainsi que le nombre d'immigrants, ont changé de façon spectaculaire la nature de la main-d'oeuvre. La France et la forte protection qu'elle donne aux «initiés» n'offrent pas de réponse à cette mutation. Le modèle du Royaume-Uni, plus flexible, a de meilleures chances d'y parvenir.

 

Il m'apparaît donc possible de pousser un «hourrah et demi» pour l'économie du Royaume-Uni, en dépit des défis qui l'attendent et de ses perspectives incertaines. C'est «un et demi» de plus, en tout cas, que pour notre équipe nationale de Rugby, en mars de cette année au Stade de France.

 

* Directeur de la London School of Economics (LSE) à Londres, ancien directeur général de la Confédération de l'industrie britannique, ancien vice-gouverneur de la Banque d'Angleterre.