EADS et le modèle social français

 

 

PublishDate : October 15, 2007

SourceName : Libération

 

 

REBONDS

 

L'actualité récente ne va pas contribuer à redonner confiance aux Français en leurs institutions économiques, sociales et politiques.

 

Le scandale des retraits d'argent liquide par celui qui, au Medef, est à la tête des négociations avec les syndicats glisse maintenant vers le procès du financement opaque de ces mêmes syndicats. Le soupçon de délit d'initié chez EADS met en lumière le rôle pour le moins étonnant de l'Etat, qui a racheté les actions de Lagardère via la Caisse des dépôts et consignations juste avant que le cours de ces actions ne chute.

 

A la lumière de ces télescopages de l'actualité, on sera peut-être moins surpris des chiffres que rapportent Yann Algan et Pierre Cahuc dans leur ouvrage la Société de défiance : comment le modèle social français s'autodétruit (éd. de la rue d'Ulm, col. Cepremap).

 

Les Français, plus que les autres peuples des pays riches, se méfient de leurs employeurs, de la justice, des syndicats et des autres en général. Plus de la moitié répondent que, pour arriver au sommet, il est nécessaire d'être corrompu. [C’est tout de même là qu’on se rend compte à quel point la France, et les élites en particulier, stagnent intellectuellement : Alain Peyrefitte a publié Le Mal Français en 1976 et La société de confiance en 1998 . Rien n’a changé depuis. Aucune décision, aucune réforme de fond. Alors que diagnostics et solutions sont connues depuis de lustres.]

 

Et ils ont peut-être raison d'être aussi méfiants puisqu'ils se déclarent aussi plus inciviques : nous sommes parmi les moins nombreux à trouver injustifiable d'accepter un pot-de-vin ou de réclamer indûment des aides publiques.

 

Nos entreprises sont aussi très mal placées en termes de corruption. Incivisme et méfiance s'autoentretiennent. L'incivisme justifie la méfiance généralisée envers le marché et les institutions publiques.

 

Celle-ci, en retour, en sape le bon fonctionnement. Imputer cette particularité française à un atavisme culturel relèverait d'une interprétation un peu courte, car la confiance envers les autres se fait et se défait au cours du temps. Algan et Cahuc avancent même l'argument que nous n'étions pas plus méfiants que d'autres peuples avant la Seconde Guerre mondiale. La démonstration est ici plus fragile, mais convainc.

 

Que s'est-il passé, selon les auteurs ?

 

Le système social et économique français qui se crée à l'après-guerre est marqué par le corporatisme et l'étatisme.

 

La première caractéristique, qui nous différencie de la social-démocratie scandinave, signifie que les droits sociaux sont accordés en fonction du statut et de la profession. [Le corporatisme a été remis au goût du jour par Vichy : nous ne sommes pas passés de l’ombre à la lumière à la Libération, nous avons gardé une part d’ombre : la technocratie, l’étatisme, le corporatisme. Voir La France de Vichy]

 

Les relations sociales sont ainsi segmentées entre ceux qui bénéficient de droits et les autres [Les autres qui payent pour les premiers]. Les régimes spéciaux de retraite en sont un exemple.

 

La faible part de la population en âge de travailler qui est éligible aux allocations maladie et chômage reflète aussi une conception non égalitaire, non universaliste des droits sociaux. L'objectif des acteurs sociaux devient alors la sauvegarde des rentes de situation [Ce qui fait que ceux qui se disent les plus révolutionnaires sont les plus farouches conservateurs.]. L'opacité et l'inégalité qui en découlent renforcent la méfiance et remettent en cause l'impartialité des institutions politiques.

 

L'étatisme, lui, pervertit les relations entre acteurs économiques et pouvoirs publics, renforce la recherche des rentes (cette fois du côté des patrons), favorise la corruption et le dysfonctionnement du marché. [L’étatisme infantilise et déresponsabilise le citoyen : beaucoup des « incivilités » m’apparaissent avant tout comme des comportements puérils. D’autre part, bien que la cause m’en soit connue (chacun espère un jour en profiter), la tolérance des citoyens aux gaspillages, aux mauvaises décisions, à la gabegie, à la corruption, au clientélisme, des hommes de l’Etat, m’étonne toujours. Mes concitoyens supportent de l’Etat des errements dont ils ne supporteraient pas le centième d’une institution privée.]

 

Les causalités sont difficiles à établir dans l'engrenage des cercles vicieux et vertueux : est-ce le corporatisme qui engendre la méfiance et le mauvais fonctionnement du marché, ou est-ce ce mauvais fonctionnement qui légitime la méfiance envers le marché et l'intervention croissante de l'Etat ? [La réponse est pourtant évidente, cher Libé : tous les pays riches qui ont réduit la place de l’Etat se portent mieux.]

 

Inversement, l'Etat-providence de type scandinave (non corporatiste, universel et égalitaire) explique-t-il la confiance forte qui existe dans ces pays, ou celle-ci est-elle la condition nécessaire à la survie de ce modèle ?

 

En présence d'une telle "trappe", les recommandations de réforme sont difficiles car un changement à la marge ne peut briser le cercle vicieux. En outre, les réponses traditionnelles de la gauche (éduquons et changeons les mentalités [toujours ce vieux fantasme gauchiste de changer l’homme]) ou de la droite (punissons l'incivisme) ne sont pas opérantes, car ce sont les institutions qu'il faut transformer. [Libé n’a visiblement jamais entendu parler du libéralisme comme troisième solution , à part de la droite et de la gauche.]

 

De ce point de vue, on trouve dans le travail d'Algan et Cahuc une légitimation de la méthode Sarkozy qui consiste à mener toutes les réformes en même temps. [Méthode Sarkozy ? Où ça ? La méthode est de n’en avoir point ? Une vraie méthode de réforme est la méhode Thatcher, ou la méthode canadienne, ou la méthode suédoise.]

 

Mais on ne voit pas de remise en cause de l'étatisme, de l'hypercentralisation de la décision politique et des relations incestueuses entre l'Etat et les milieux des affaires.

 

La rupture avec la logique corporatiste de notre Etat-providence est nécessaire, à condition que ce ne soit pas l'Etat-providence lui-même qu'on fasse disparaître. [Mais si : pourquoi ce tabou ? L’Etat-Providence peut bien disparaître, puisque c’est lui le cœur du problème, lui qui corrompt le système politique.]

 

Si l'on sait que notre modèle social fonctionne mal, le pouvoir n'a pas encore expliqué quel modèle il compte adopter - anglo-saxon ou scandinave - ou inventer. La gauche non plus, d'ailleurs. [Evidemment, puisqu’ils sont aussi bêtes les uns que les autres]