Par Michaël Prazan*
et Jacques Tarnero**
18 avril 2006, (Rubrique Opinions)
Aujourd'hui, dans
la queue des manifestations anti-CPE, voilà qu'un groupe «anarcho quelque
chose» prend pour cible l'EHESS, le temple des sciences sociales, sis
boulevard Raspail, et va saccager les bureaux de ceux-là mêmes qui sont le plus
enclins à comprendre le mouvement social, quel qu'il soit, pourvu qu'il soit
contre. Contre le pouvoir, contre l'autorité, contre ceux qui sont pour, contre
l'Etat, contre l'Amérique... La gauche de la gauche en état d'ivresse a ainsi
saccagé un temple de la «gauche bobo» !
Pour ne pas être en reste sur sa gauche de gauche, la «gauche
bobo» sociologique a décidé de faire des graffitis, et des canettes de
bière de la gauche de gauche un objet d'études. Cela va de soi quand on fait
profession de penser. Il faut aller au plus profond du mouvement social pour
que, boulevard Raspail, on en tire les éléments définitifs de compréhension du
monde. Ce que les esprits bornés, voire les «néo-réacs» ne voient pas,
les sociologues gauche de gauche, eux, le voient.
A quoi servent les sociologues en 2006 ? Qu'observent-ils
du monde qu'ils côtoient ? Quelle est leur pensée du monde qui est, de celui
qui vient ? On aurait pu imaginer une mise à distance de l'idéologie. La «pensée
juste», la marxologie comme postulat de recherche, tout cela aurait dû être
usé par la découverte des divers passés radieux. Eh bien, non, il n'en est
rien. La dénonciation de «l'ordre bourgeois», de la «pensée
néocoloniale», de «l'ordre capitaliste», bref le combat contre les «néo-réacs»
de tout poil reste à l'ordre du jour des paradigmes scientifiques, mais en
empruntant désormais des voies nouvelles.
Faut-il avoir peur du monde qui vient ? Vous, les «néo-réacs»
qui craignez pour l'avenir de vos enfants, pour la confusion des âmes, la
disparition des héritages culturels, des valeurs morales, de l'orthographe et
des traditions (quelle horreur !), n'ayez pas peur. Ainsi vous qui croyiez que
l'islamisme représentait une menace pour la démocratie et les libertés
individuelles, vous qui pensiez que la violence et la barbarie – avec son
cortège de sexisme et d'intolérances en tout genre – se développaient de
manière inquiétante dans certaines populations de certaines banlieues, vous qui
craigniez que notre jeunesse soit la proie du fanatisme et de l'obscurantiste,
rassurez-vous ! Nos brillants esprits et analystes du réel vous démontrent,
preuves à l'appui, que tout cela n'est que pure spéculation avec
arrière-pensées nauséabondes et certainement «islamophobes».
Etiez-vous inquiets, à l'échelle nationale, de la montée
des revendications communautaristes, et de la percée d'un islamisme pas
toujours sympathique, véhiculant parfois une pointe de sexisme, d'homophobie et
d'antisémitisme ? Rassurez-vous, Laurent Lévy, ancien avocat du MRAP (et père
d'Alma et de Lila, les égéries de la lutte pro-voile) nous a récemment éclairés
là-dessus dans un petit livre sobrement intitulé Le Spectre du
communautarisme. En fait, votre impression était épidermique et totalement infondée.
Vous avez été effrayés par quelques rumeurs de tournantes
dans des caves malfamées ? La sociologie est là, par le couperet d'une
démonstration scientifique sans appel, pour démentir vos craintes. A grands
renforts de statistiques et de savantes analyses, Laurent Mucchielli, chercheur
au CNRS, prendra le temps de vous expliquer que les «tournantes» sont un
écran de fumée inventé de toutes pièces par les médias et les islamophobes. Une
propagande droitière, en somme, de quelques «pompiers pyromanes», rien
de plus... Et quand certaines de ces caves servent à l'occasion d'alcôves à
l'abri des regards dans lesquelles on peut séquestrer, torturer et assassiner
un jeune homme choisi par ses bourreaux parce que juif, d'autres voix vous
demanderont de ne pas vous alarmer : rien à voir avec du racisme ou de
l'antisémitisme. Quant aux émeutes de banlieues, vous, qui vous étiez émus de
voir quelques écoles incendiées, réjouissez-vous ! Il ne s'agissait que d'une
prise de conscience politique et citoyenne un peu virile, couplée à une
revendication anticapitaliste.
Si vous demeurez incrédules, Clémentine Autain se charge
de vous le démontrer noir sur blanc dans l'introduction de son Lendemains de
révolte aux éditions La Dispute. Clémentine Autain sait de quoi elle parle.
Elle est jeune (comme les insurgés comparés aux communards et aux prolétaires
protestataires du Front populaire) et adjointe à la Mairie de Paris. Vous, les «néo-réacs»,
les rabat-joie, les empêcheurs de tourner en rond, les paranoïaques, étiez
abusivement inquiets pour la liberté, la démocratie, les droits de l'homme, et
l'avenir du monde. Alors cessez donc vos jérémiades ! Car tout va pour le mieux
dans le meilleur (des mondes) des sciences sociales.
*Ecrivain et cinéaste documentariste, auteur de Pierre
Goldman, le frère de l'ombre (Seuil).
**Sociologue, auteur du film Décryptage.