La nouvelle guerre du Liban et les limites de la politique de compromis

 

Mickaël Bensadoun est enseignant en sciences politiques à l'université Bar-Ilan (Tel-Aviv). Publié par le Figaro

 

 

Les médias ont la mémoire courte. Depuis le début des hostilités, ceux-ci se concentrent sur les opérations de Tsahal et sur les souffrances quotidiennes du peuple libanais au détriment d'une analyse de fond des raisons et enjeux de la crise actuelle. Comment Israël en est-il arrivé à mener une «Seconde Guerre du Liban», alors qu'aucun conflit territorial ne l'oppose à ce pays ?

 

Le retrait unilatéral du Sud Liban en mai 2000 par Israël est un événement clé pour la compréhension de l'actuel conflit. Le Hezbollah et la société palestinienne perçoivent cet acte unilatéral comme une victoire et sont convaincus qu'il est possible de vaincre la puissance israélienne par l'usage de méthodes terroristes qui affaiblissent une société lasse de conflits. C'est dans l'espoir de reproduire le modèle établi par le frère chiite Hassan Nasrallah que Yasser Arafat se lance dans une nouvelle Intifada qui conduira à l'impasse et poussera Israël à tenter d'enclencher une dynamique positive en se retirant unilatéralement de la bande de Gaza en août 2005. Nouveau retrait unilatéral, mêmes perceptions : les mouvements islamistes pensent avoir fait plier Israël et ce sentiment de victoire contribue fortement au succès du Hamas aux élections palestiniennes de janvier 2006. Loin d'être perçus comme un message de paix provenant d'un pays fort et sûr de lui, les retraits unilatéraux sont considérés comme un signe de faiblesse par des groupes radicaux de plus en plus populaires.

 

Àcette brève description du contexte politique régional, il faut évidemment ajouter l'élection du président iranien Ahmadinejad qui prêche ouvertement la destruction de l'État d'Israël. Encouragé par l'échec des États-Unis en Irak et la montée en puissance des chiites au niveau régional, l'Iran renforce son contrôle sur les actions du mouvement chiite Hezbollah avec la coopération de l'allié syrien, frustré de s'être retiré du Liban sous pression libanaise et internationale.

 

C'est dans ce contexte que l'attaque du Hezbollah du 12 juillet dernier, qui a coûté la vie à huit soldats israéliens et a conduit à l'enlèvement de deux soldats au lendemain de celui du caporal Guilad Shalit par le Hamas, a provoqué une réaction ferme de l'État israélien. Si l'objectif premier de l'opération militaire de Tsahal était la libération des soldats, la dure opposition du Hezbollah incite Israël à poursuivre deux autres objectifs. N'étant pas parvenu à obtenir le désarmement du Hezbollah par la diplomatie, Israël espère faire pression sur le gouvernement libanais et sur la communauté internationale afin que l'armée libanaise assistée d'une force internationale se déploie au Sud Liban et que les milices du Hezbollah soient démantelées. Enfin, l'offensive militaire doit permettre à Tsahal de recouvrer une capacité de dissuasion partiellement érodée par les différents retraits unilatéraux.

 

Pourtant, la dissuasion classique doit être repensée alors que le mode d'action du Hezbollah est fondé sur la mise en place de petites cellules au sein de zones densément peuplées, comme Cana par exemple. Dans quelle mesure la puissance de Tsahal peut-elle dissuader un mouvement terroriste prêt à sacrifier les siens au nom d'une idéologie ?

 

La détermination du Hezbollah et son surarmement montrent bien que l'organisation terroriste contrôlée par l'Iran et la Syrie souhaitait cette guerre à laquelle elle s'était méthodiquement préparée depuis le retrait d'Israël en 2000. Les 12 000 roquettes de fabrication syrienne et iranienne dont disposait le Hezbollah au début de la guerre sont le résultat d'une politique d'armement dont l'objectif affiché est de provoquer une guerre d'usure de longue durée qui sert les intérêts iraniens et syriens. Par Hezbollah et Hamas interposés, Israël est en fait en guerre contre l'Iran d'Ahmadinejad (et dans une moindre mesure contre la Syrie), dont la légitimité politique est renforcée et le programme nucléaire protégé par la poursuite du conflit israélo-palestinien, la montée des islamismes chiites et l'instabilité d'un Liban actuellement pris en otage par le Hezbollah.

 

Face à certaines critiques européennes qui dénoncent l'usage disproportionné de la force par Israël, la société israélienne est convaincue de la légitimité de cette guerre, qui vise notamment à rappeler aux forces islamistes qu'Israël est suffisamment puissant non seulement pour faire la paix mais aussi pour faire la guerre lorsque ses messages de paix sont mal interprétés. Une partie de l'Europe est aujourd'hui touchée par un dangereux retour du «syndrome de Munich» qui l'empêche de concevoir l'usage de la force, même lorsque celui-ci, lié à une diplomatie intelligente, a pour objectif de garantir la sécurité des démocraties. Il serait tout à fait irresponsable de répondre à la montée des islamismes radicaux et à l'arrogance dangereuse de l'Iran d'Ahmadinejad par une politique faite de compromis et de concessions. L'usage de la force suscite sans doute la haine, mais l'inaction encourage les ambitions impérialistes de forces islamistes qui ont déclaré la guerre aux valeurs occidentales et à ceux qui les incarnent dans leur pays et dans le monde entier.