Pierre-André Taguieff (Philosophe et politologue, chercheur au CNRS, vient de publier La Foire aux illuminés. Esotérisme, théorie du complot, extrémisme .Mille et Une Nuits)
09 mai 2006, (Rubrique Opinions)
Partons de la thèse bien-pensante sur l'immigration, la thèse centrale
de l'immigrationnisme, telle qu'elle est formulée dans le langage politique
ordinaire : l'immigration serait un phénomène à la fois inéluctable et positif.
C'est là une thèse étrange, qui a pour conséquence de fermer la discussion
qu'elle semble ouvrir. Si l'immigration est inéluctable, au point d'incarner
une fatalité, il n'y a qu'une politique possible : celle de l'adaptation au
processus fatal. C'est là reconnaître en la matière l'impuissance radicale du
pouvoir politique, dont l'exercice se réduit nécessairement à reconnaître et
accepter cette figure du destin.
Les dirigeants politiques n'ont plus rien d'autre à faire que contempler
et commenter l'irrésistible processus. Disparition de l'action politique,
effacement de la volonté politique, annulation de la liberté de faire des choix
: avènement de l'impolitique. Si, en outre, l'immigration est un phénomène
intrinsèquement positif, alors il faut se réjouir devant l'inéluctable, et tout
faire pour éliminer les obstacles, limites et autres restrictions susceptibles
d'empêcher la totale liberté des candidats à l'immigration de venir s'installer
dans le pays de leur choix. Le destin prenant le visage bienveillant de la
Providence, la politique de l'immigration ne peut qu'être de style
abstentionniste. Il faut commencer par exclure tout projet de réglementation de
l'immigration incluant une sélection des immigrés. Si l'immigration est un bien
commun de l'humanité, il faut la favoriser par tous les moyens. L'acteur
politique ne peut plus être qu'un spectateur qui applaudit au réjouissant
spectacle, quitte à en faciliter le déroulement.
Le droit d'immigrer dans un pays de son choix, sans restriction,
s'inscrit dès lors sur la liste des droits de l'homme élargie. Ceux qui
prononcent une telle série de jugements en arrivent logiquement à en déduire
que les Etats-nations supposés résiduels doivent faire appel à l'immigration,
en attendant leur disparition dans la posthistoire ouvrant l'âge du
postnational, celui de la paix universelle. Dans la démocratie cosmopolite de
l'avenir, il n'y aura plus ni nationaux ni étrangers, ni citoyens ni immigrés.
Tous les humains seront intrinsèquement mobiles. L'indifférenciation sera la
règle.
Telle est l'utopie futuriste qui fait rêver nombre de nos contemporains.
Elle implique une autodestruction de toute politique de l'immigration. Cette
vague utopiste est récente. C'est vers la fin du XXe siècle qu'est
née l'utopie messianique du salut par l'immigration. Revenons dans le monde
social réel, régi par les calculs d'intérêts. Des arguments d'appoint, d'ordre
économique et démographique, viennent vite renforcer la conjonction de
l'inéluctable et du positif dans la figure rêvée de l'immigration. En premier
lieu, on lance comme un fait scientifiquement établi qu'il y a une corrélation
positive, un «cercle vertueux», entre l'immigration et la croissance. On donne
en général l'exemple des Etats-Unis, exceptionnellement érigés en modèle, en
oubliant les nombreux contre-exemples, à commencer par celui du Japon. En
second lieu, on avance que le vieillissement et la stagnation de la population
des pays de la Vieille Europe sont tels qu'il faut impérativement faire appel à
des immigrés dont le taux de natalité pourrait seul compenser le déficit
démographique.
L'immigration est ainsi justifiée au nom des intérêts bien compris des
peuples d'accueil. Les dirigeants politiques, voués à ouvrir les bras au monde,
n'ont plus rien à faire que dire et redire avec l'émerveillement requis : «L'immigration
est une chance pour la France». Certains croient y voir la main de la
Providence. L'immigration, ajoute-t-on pour convaincre les adeptes de la
néoreligion de la diversité, est une «richesse». Il serait donc vain de
distinguer entre une immigration «subie» et une immigration «choisie». C'est
ainsi que de l'utilitarisme naît un supplément d'utopisme.
Mais il s'agit encore de faire taire définitivement les objecteurs et
les récalcitrants, d'empêcher jusqu'aux murmures discordants. C'est à ce point
que le moralisme est sollicité de diverses manières. D'abord sur la base d'une
instrumentalisation de la compassion pour les pauvres et de l'indignation face
à la misère humaine : «Il y a tant de pauvres dans le monde que nous devons
les accueillir». A gauche et à l'extrême gauche, les nouveaux
tiers-mondistes décodent le message sur la base du postulat que «l'islam est la
religion des pauvres», et en tirent une conclusion pratique : les immigrés de
culture musulmane, transfigurés par leur pauvreté supposée et l'exclusion
qu'ils sont censés subir, doivent être traités en hôtes privilégiés. La vertu
chrétienne de charité se conjugue avec le devoir d'hospitalité sans limites
pour donner un fondement d'allure morale à l'ouverture.
La rhétorique sentimentale remplace ainsi le courage politique. La
générosité abstraite, au nom des grands principes et des bonnes intentions,
chasse tout souci de responsabilité. Car après l'ouverture, comment faire pour
intégrer les nouveaux arrivants, alors que la «société plurielle» qui s'annonce
offre le spectacle d'une fragmentation conflictuelle ? L'éthique de la
conviction, surtout si elle est forcée, n'est pas une politique. Si la mauvaise
conscience de l'Occidental supposé nanti n'est pas suffisamment réveillée, une
deuxième salve de moralisme peut être tirée sous la forme d'un chantage du type
: «Si vous refusez l'ouverture totale des frontières et la régularisation de
tous les sans-papiers qui en font la demande, alors vous êtes mû par la peur de
l'autre, vous êtes atteint par le virus de la xénophobie ou du racisme.»
L'effet d'intimidation est ici maximal. L'impératif place le coupable
potentiel devant un dilemme : «L'immigration, tu l'aimes et tu l'acceptes,
ou bien tu es raciste et traité comme tel.» L'Occidental soupçonné de
«racisme», terrifié à la seule perception vague de la mort sociale qui le
menace, va donner des gages à ses accusateurs en se présentant comme un chaud
partisan de l'immigration providentielle. Tel est le grand chantage des
bien-pensants. Il a pour principal effet de transformer la politique en une
impolitique, et, ce faisant, de désarmer les nations démocratiques face aux
nouvelles menaces.
Partons de la thèse bien-pensante sur l'immigration, la thèse centrale
de l'immigrationnisme, telle qu'elle est formulée dans le langage politique
ordinaire : l'immigration serait un phénomène à la fois inéluctable et positif.
C'est là une thèse étrange, qui a pour conséquence de fermer la discussion
qu'elle semble ouvrir. Si l'immigration est inéluctable, au point d'incarner
une fatalité, il n'y a qu'une politique possible : celle de l'adaptation au
processus fatal. C'est là reconnaître en la matière l'impuissance radicale du
pouvoir politique, dont l'exercice se réduit nécessairement à reconnaître et
accepter cette figure du destin.
Les dirigeants politiques n'ont plus rien d'autre à faire que contempler
et commenter l'irrésistible processus. Disparition de l'action politique,
effacement de la volonté politique, annulation de la liberté de faire des choix
: avènement de l'impolitique. Si, en outre, l'immigration est un phénomène
intrinsèquement positif, alors il faut se réjouir devant l'inéluctable, et tout
faire pour éliminer les obstacles, limites et autres restrictions susceptibles
d'empêcher la totale liberté des candidats à l'immigration de venir s'installer
dans le pays de leur choix. Le destin prenant le visage bienveillant de la
Providence, la politique de l'immigration ne peut qu'être de style
abstentionniste. Il faut commencer par exclure tout projet de réglementation de
l'immigration incluant une sélection des immigrés. Si l'immigration est un bien
commun de l'humanité, il faut la favoriser par tous les moyens. L'acteur
politique ne peut plus être qu'un spectateur qui applaudit au réjouissant
spectacle, quitte à en faciliter le déroulement.
Le droit d'immigrer dans un pays de son choix, sans restriction,
s'inscrit dès lors sur la liste des droits de l'homme élargie. Ceux qui
prononcent une telle série de jugements en arrivent logiquement à en déduire
que les Etats-nations supposés résiduels doivent faire appel à l'immigration,
en attendant leur disparition dans la posthistoire ouvrant l'âge du
postnational, celui de la paix universelle. Dans la démocratie cosmopolite de
l'avenir, il n'y aura plus ni nationaux ni étrangers, ni citoyens ni immigrés.
Tous les humains seront intrinsèquement mobiles. L'indifférenciation sera la
règle.
Telle est l'utopie futuriste qui fait rêver nombre de nos contemporains.
Elle implique une autodestruction de toute politique de l'immigration. Cette
vague utopiste est récente. C'est vers la fin du XXe siècle qu'est
née l'utopie messianique du salut par l'immigration. Revenons dans le monde
social réel, régi par les calculs d'intérêts. Des arguments d'appoint, d'ordre
économique et démographique, viennent vite renforcer la conjonction de
l'inéluctable et du positif dans la figure rêvée de l'immigration. En premier
lieu, on lance comme un fait scientifiquement établi qu'il y a une corrélation
positive, un «cercle vertueux», entre l'immigration et la croissance. On donne
en général l'exemple des Etats-Unis, exceptionnellement érigés en modèle, en
oubliant les nombreux contre-exemples, à commencer par celui du Japon. En
second lieu, on avance que le vieillissement et la stagnation de la population
des pays de la Vieille Europe sont tels qu'il faut impérativement faire appel à
des immigrés dont le taux de natalité pourrait seul compenser le déficit
démographique.
L'immigration est ainsi justifiée au nom des intérêts bien compris des
peuples d'accueil. Les dirigeants politiques, voués à ouvrir les bras au monde,
n'ont plus rien à faire que dire et redire avec l'émerveillement requis : «L'immigration
est une chance pour la France». Certains croient y voir la main de la
Providence. L'immigration, ajoute-t-on pour convaincre les adeptes de la
néoreligion de la diversité, est une «richesse». Il serait donc vain de
distinguer entre une immigration «subie» et une immigration «choisie». C'est
ainsi que de l'utilitarisme naît un supplément d'utopisme.
Mais il s'agit encore de faire taire définitivement les objecteurs et
les récalcitrants, d'empêcher jusqu'aux murmures discordants. C'est à ce point
que le moralisme est sollicité de diverses manières. D'abord sur la base d'une
instrumentalisation de la compassion pour les pauvres et de l'indignation face
à la misère humaine : «Il y a tant de pauvres dans le monde que nous devons
les accueillir». A gauche et à l'extrême gauche, les nouveaux
tiers-mondistes décodent le message sur la base du postulat que «l'islam est la
religion des pauvres», et en tirent une conclusion pratique : les immigrés de
culture musulmane, transfigurés par leur pauvreté supposée et l'exclusion
qu'ils sont censés subir, doivent être traités en hôtes privilégiés. La vertu
chrétienne de charité se conjugue avec le devoir d'hospitalité sans limites
pour donner un fondement d'allure morale à l'ouverture.
La rhétorique sentimentale remplace ainsi le courage politique. La
générosité abstraite, au nom des grands principes et des bonnes intentions,
chasse tout souci de responsabilité. Car après l'ouverture, comment faire pour
intégrer les nouveaux arrivants, alors que la «société plurielle» qui s'annonce
offre le spectacle d'une fragmentation conflictuelle ? L'éthique de la
conviction, surtout si elle est forcée, n'est pas une politique. Si la mauvaise
conscience de l'Occidental supposé nanti n'est pas suffisamment réveillée, une
deuxième salve de moralisme peut être tirée sous la forme d'un chantage du type
: «Si vous refusez l'ouverture totale des frontières et la régularisation de
tous les sans-papiers qui en font la demande, alors vous êtes mû par la peur de
l'autre, vous êtes atteint par le virus de la xénophobie ou du racisme.»
L'effet d'intimidation est ici maximal. L'impératif place le coupable
potentiel devant un dilemme : «L'immigration, tu l'aimes et tu l'acceptes,
ou bien tu es raciste et traité comme tel.» L'Occidental soupçonné de
«racisme», terrifié à la seule perception vague de la mort sociale qui le
menace, va donner des gages à ses accusateurs en se présentant comme un chaud
partisan de l'immigration providentielle. Tel est le grand chantage des
bien-pensants. Il a pour principal effet de transformer la politique en une
impolitique, et, ce faisant, de désarmer les nations démocratiques face aux
nouvelles menaces.
Partons de la thèse bien-pensante sur l'immigration, la thèse centrale
de l'immigrationnisme, telle qu'elle est formulée dans le langage politique
ordinaire : l'immigration serait un phénomène à la fois inéluctable et positif.
C'est là une thèse étrange, qui a pour conséquence de fermer la discussion
qu'elle semble ouvrir. Si l'immigration est inéluctable, au point d'incarner
une fatalité, il n'y a qu'une politique possible : celle de l'adaptation au
processus fatal. C'est là reconnaître en la matière l'impuissance radicale du
pouvoir politique, dont l'exercice se réduit nécessairement à reconnaître et
accepter cette figure du destin.
Les dirigeants politiques n'ont plus rien d'autre à faire que contempler
et commenter l'irrésistible processus. Disparition de l'action politique,
effacement de la volonté politique, annulation de la liberté de faire des choix
: avènement de l'impolitique. Si, en outre, l'immigration est un phénomène
intrinsèquement positif, alors il faut se réjouir devant l'inéluctable, et tout
faire pour éliminer les obstacles, limites et autres restrictions susceptibles
d'empêcher la totale liberté des candidats à l'immigration de venir s'installer
dans le pays de leur choix. Le destin prenant le visage bienveillant de la
Providence, la politique de l'immigration ne peut qu'être de style
abstentionniste. Il faut commencer par exclure tout projet de réglementation de
l'immigration incluant une sélection des immigrés. Si l'immigration est un bien
commun de l'humanité, il faut la favoriser par tous les moyens. L'acteur
politique ne peut plus être qu'un spectateur qui applaudit au réjouissant
spectacle, quitte à en faciliter le déroulement.
Le droit d'immigrer dans un pays de son choix, sans restriction,
s'inscrit dès lors sur la liste des droits de l'homme élargie. Ceux qui
prononcent une telle série de jugements en arrivent logiquement à en déduire
que les Etats-nations supposés résiduels doivent faire appel à l'immigration,
en attendant leur disparition dans la posthistoire ouvrant l'âge du
postnational, celui de la paix universelle. Dans la démocratie cosmopolite de
l'avenir, il n'y aura plus ni nationaux ni étrangers, ni citoyens ni immigrés.
Tous les humains seront intrinsèquement mobiles. L'indifférenciation sera la
règle.
Telle est l'utopie futuriste qui fait rêver nombre de nos contemporains.
Elle implique une autodestruction de toute politique de l'immigration. Cette
vague utopiste est récente. C'est vers la fin du XXe siècle qu'est
née l'utopie messianique du salut par l'immigration. Revenons dans le monde
social réel, régi par les calculs d'intérêts. Des arguments d'appoint, d'ordre
économique et démographique, viennent vite renforcer la conjonction de l'inéluctable
et du positif dans la figure rêvée de l'immigration. En premier lieu, on lance
comme un fait scientifiquement établi qu'il y a une corrélation positive, un
«cercle vertueux», entre l'immigration et la croissance. On donne en général
l'exemple des Etats-Unis, exceptionnellement érigés en modèle, en oubliant les
nombreux contre-exemples, à commencer par celui du Japon. En second lieu, on
avance que le vieillissement et la stagnation de la population des pays de la
Vieille Europe sont tels qu'il faut impérativement faire appel à des immigrés
dont le taux de natalité pourrait seul compenser le déficit démographique.
L'immigration est ainsi justifiée au nom des intérêts bien compris des
peuples d'accueil. Les dirigeants politiques, voués à ouvrir les bras au monde,
n'ont plus rien à faire que dire et redire avec l'émerveillement requis : «L'immigration
est une chance pour la France». Certains croient y voir la main de la
Providence. L'immigration, ajoute-t-on pour convaincre les adeptes de la néoreligion
de la diversité, est une «richesse». Il serait donc vain de distinguer entre
une immigration «subie» et une immigration «choisie». C'est ainsi que de
l'utilitarisme naît un supplément d'utopisme.
Mais il s'agit encore de faire taire définitivement les objecteurs et
les récalcitrants, d'empêcher jusqu'aux murmures discordants. C'est à ce point
que le moralisme est sollicité de diverses manières. D'abord sur la base d'une
instrumentalisation de la compassion pour les pauvres et de l'indignation face
à la misère humaine : «Il y a tant de pauvres dans le monde que nous devons
les accueillir». A gauche et à l'extrême gauche, les nouveaux
tiers-mondistes décodent le message sur la base du postulat que «l'islam est la
religion des pauvres», et en tirent une conclusion pratique : les immigrés de
culture musulmane, transfigurés par leur pauvreté supposée et l'exclusion
qu'ils sont censés subir, doivent être traités en hôtes privilégiés. La vertu
chrétienne de charité se conjugue avec le devoir d'hospitalité sans limites
pour donner un fondement d'allure morale à l'ouverture.
La rhétorique sentimentale remplace ainsi le courage politique. La
générosité abstraite, au nom des grands principes et des bonnes intentions,
chasse tout souci de responsabilité. Car après l'ouverture, comment faire pour
intégrer les nouveaux arrivants, alors que la «société plurielle» qui s'annonce
offre le spectacle d'une fragmentation conflictuelle ? L'éthique de la
conviction, surtout si elle est forcée, n'est pas une politique. Si la mauvaise
conscience de l'Occidental supposé nanti n'est pas suffisamment réveillée, une
deuxième salve de moralisme peut être tirée sous la forme d'un chantage du type
: «Si vous refusez l'ouverture totale des frontières et la régularisation de
tous les sans-papiers qui en font la demande, alors vous êtes mû par la peur de
l'autre, vous êtes atteint par le virus de la xénophobie ou du racisme.»
L'effet d'intimidation est ici maximal. L'impératif place le coupable
potentiel devant un dilemme : «L'immigration, tu l'aimes et tu l'acceptes,
ou bien tu es raciste et traité comme tel.» L'Occidental soupçonné de
«racisme», terrifié à la seule perception vague de la mort sociale qui le
menace, va donner des gages à ses accusateurs en se présentant comme un chaud
partisan de l'immigration providentielle. Tel est le grand chantage des
bien-pensants. Il a pour principal effet de transformer la politique en une
impolitique, et, ce faisant, de désarmer les nations démocratiques face aux
nouvelles menaces.