L'heure est grave : l'antifascisme est à nos portes. On peut même dire, après le joyeux happening du 1er mai, que l'anti fascisme est passé En effet, à peine connu le score du Front national, Festivus festivus, jamais en retard d'une sottise, se ressaisissait, se réunissait, se regardait si résistant en ce miroir et arpentait les rues de Paris en criant : « F comme fasciste ! N comme nazi ! ». Les acteurs de cette grande effusion jouaient à se faire peur et ne paraissaient pas vraiment croire à leurs masques de jean Moulin de bazar. Frappés d'amnésie, ces mémoirolâtres paraissent avoir totalement oublié que, depuis quinze ans, la progression du Front national est rythmée par les festivités « antifascistes », comme le formidable Woodstock anti-Le Pen organisé en 1997 à Strasbourg.

 

Ou même, bien avant encore, les premiers grands concerts publics de SOS Racisme qui devaient noyer le monstre frontiste sous des flots d'harmonie et des bouquets d'amour. Vous remarquerez d'ailleurs qu'on parle de plus en plus de « monstres », qu'il s'agisse de qualifier le pédophile, l'islamiste au Boeing entre les dents, le néofasciste, le touriste sexuel, etc. « Monstre » est un mot commode pour ne rien nommer du tout, et par conséquent ne rien essayer de comprendre non plus, puisqu'il s'agit alors d'innommable, justement, de non-représentable, d'impensable. La non-pensée s'en est donné à coeur joie, ces derniers temps. Nous venons de vivre la Quinzaine anti-Le Pen, c'est-à-dire une série de Journées héroïques de la Fierté par la Honte. Du renforcement de la fierté, passion moderne essentielle, par son contraire providentiel. Evidemment, en renforçant la fierté, on renforce aussi la honte, sinon la fierté ne serait rien et ne servirait à rien. D'où la progression dont vous parlez. On est fier d'être anti-lepéniste. Or, être antilepéniste est bien. C'est même la moindre des choses. Être a-lepéniste, en revanche, serait moins facile. De même qu'être agnostique, c'est-à-dire étranger à la question des origines et des fins, est toujours plus difficile que d'être athée, c'est-à-dire de nier formellement Dieu et de le faire de manière militante et passionnée.

 

Tout croyant a besoin de penser qu'il combat avec Satan.

 

Oui. L'anti-lepéniste est un théologien du lepénisme, et il combat ce dernier avec lyrisme, mais ainsi conserve-t-il avec lui des modes de raisonner communs et s'expose-t-il à des chocs en retour (celui du 21 avril par exemple). L'a-lepéniste, à l'opposé, considère le lepénisme comme vide de sens. C'est mon cas. Il n'entretient donc pas, même par l'exécration, cette ornière.

L'antilepéniste, lui, dès le soir du premier tour, se précipite pour y déverser, dans cette ornière, toutes ses protestations. Et la suite s'enchaîne. Pendant quinze jours, du haut de leurs rollers antifascistes, les jeunes au bord des larmes de crocodile accusent « la connerie des adultes », lesquels ne sont pourtant guère plus que des jeunes un peu vieillis. La presse s'extasie de tous ces défilés et décrit, dans l'inimitable style de bergerie néo-stalinienne qui est le sien, ces merveilleuses coulées de foules, ces « débats ambulants nourris par des fanfares », ces « veillées citoyennes », ce « mouvement quasi festif qui déroule son cortège dans les rues de Paris, entre les cris de «No Pasaran ! » et de «Nous sommes tous des enfants d'immigrés » [ce qui est évidemment totalement faux]. On hurle aussi : « Le Pen, crapaud, le peuple aura ta peau » ; ou encore : « Le Pen au zoo, libérez les animaux » (slogans qui nous ramènent à la monstruosité dont je parlais et qui mériteraient de longues gloses fort instructives...). Les jeunes, qui ont toujours dit oui à tout, toujours tout approuvé, apprennent à dire NON, en grosses lettres, en capitales, pour la première fois de leur vie et sans doute aussi pour la dernière.

La rave party devient la résistance continuée par les moyens de la sono. Un battage de coulpe frénétique, mais toujours « festif, créatif et imaginatif » (« Beaucoup de lycéens, confie un responsable de la Fédération lycéenne, nous appellent pour nous demander comment structurer leur action, comment rendre leur mouvement festif »), parcourt les rues de son frisson sacré. Avec, de temps en temps, une lueur d'intelligence : « Il faut qu'il y ait une suite sinon ça n'a pas de sens, charabiate ainsi un manifestant. Que les jeunes se bougent, qu'on organise une marche silencieuse sur l'Élysée, pour plus d'impact. Le côté festif de ce soir, c'est un peu bizarre parce qu'après, on ne sait plus pourquoi on est là. »

Des landaus surgissent dans tous les cortèges (« La Poussette, nous voici ! »). Une génération se baptise passionnément et dévotement dans l'anti-lepénisme. Puis, la grande peur passée, tous ces Pokémons pieux se demandent (d'après Le Monde) comment « transformer l'émotion en action » ; faisant ainsi l'économie rentable du stade intermédiaire : celui où ils se seraient demandé où est le sens de tout cela.

Mais, déjà, le durcissement en mythe de leur niaiserie bruyante est en cours. Et il ne faudra que quinze jours pour qu'ils se persuadent qu'ils ont vécu une épopée. Et qu'ils ont fait quelque chose, dans les rues, alors que personne ne leur demandait rien (à part les médias, c'est-à-dire personne au sens propre). Et qu'ils ressemblent, dès lors, à la souris de la vieille histoire drôle qui, courant à côté de l'éléphant, lui dit : « Qu'estce qu'on soulève comme poussière!... »

 

« Le réel est reporté à une date ultérieure », écriviez-vous il y a quelque temps au sortir de la « Quinzaine anti-Le Pen ». Votre diagnostic n'était-il pas un peu hâtif ? Après tout, entre « modestie », «pragmatisme » et autres « France d'en bas », peut-être que les amateurs du bon sens près de chez vous sont sur le point de supplanter les apôtres à roulettes du monde confuso-onirique - ce qui n'est pas forcément enthousiasmant, d'ailleurs. Plutôt qu'une défaite de la gauche - encore faudrait-il être d'accord sur le sens de ce terme , ce que nous observons est peut-être le désaveu infligé aux modernes ?

 

Le nouveau monde confuso-onirique en a pris un coup, c'est vrai, au printemps dernier, mais enfin il continue. Et quand j'écris que le réel est reporté à une date ultérieure, vous pensez bien que je suis convaincu que cette date n'arrivera jamais, qu'elle n'adviendra jamais plus, sinon par poussées folles, autodévastatrices et sans lendemain, comme lors du premier tour des élections présidentielles.

Le réel est reporté à une date ultérieure comme la fin du monde, en quelque sorte, et pour les mêmes raisons : parce qu'ils ont déjà eu lieu. Quant à l'espèce de camouflet qui a été infligé par surprise au nouveau monde confuso-onirique et à ses thuriféraires le 21 avril, il ne devrait au contraire que renforcer ceux-là dans la conviction qu'ils ont de leur absolue légitimité et de l'obligation où ils sont de la renforcer pour le bien de tous. C'est moins le camouflet, d'ailleurs, que la surprise qui a été cuisante. On ne pouvait pas s'attendre à ça parce qu'on ne le méritait pas.

C'est ce que se sont dit les magnifiques socialistes de l'ancien Parti pluriel unique aujourd'hui en cours de redéfinition. Et il me paraît intéressant de s'arrêter quelques minutes sur ce point. Quand vous voyez Martine Aubry au bord des larmes parce qu'elle a été battue à Lille, vous ne voyez pas une femme politique ; vous voyez quelqu'un qui est absolument persuadé de subir une injustice, presque une injure, en tout cas un affront.

Ses sanglots sont des reproches. Et des accusations. Voilà une posture qui mérite d'être étudiée de près, car il me semble que le destin de la politique, ou plutôt de sa métamorphose, peut y être déchiffré. Je parle de Martine Aubry parce que, malheureusement, Ségolène Thénardier n'a pas subi le même sort ; ce qui est très dommageable car les larmes de Ségolène Thénardier, dans les mêmes circonstances, auraient été encore plus émouvantes et significatives, et nous auraient plongés dans des rêveries sans doute encore bien plus exquises et suaves. Arrêtons-nous donc sur les larmes de Martine Aubry, si vous le voulez bien, et analysons-les...

 

C'est très tendance, les larmes, de nos jours. Jamais à court de jérémiades féministes, nos pétroleuses paritaristes pleurnichent dès qu'elles veulent échapper à une situation embarrassante. On a ainsi vu Juliette Binoche défenseur - absolument ignorante - de la cause palestinienne s effondrer face à Alain Finkielkraut qui lui demandait d'argumenter, ou encore Arlette Laguillier pleurnichant pour éluder des questions inconvenantes. Des larmes de guerre en somme...

 

D'une façon générale, toutes ces larmes de reproche sont celles que l'Innocence incarnée adresse, de toute sa vibration outrée, au Vice suprême. Encore faut-il savoir quel Vice.

Pour en revenir à Martine Aubry, il est évident qu'elle est convaincue que l'affront qu'on lui a fait va bien au-delà d'elle, qu'il touche à quelque chose de transcendant et de religieux.

Et ainsi se révèle ce que l'on savait déjà : que les dirigeants de l'ancienne majorité ne faisaient pas de politique, mais qu'ils avaient reçu une mission divine et que, devant la majesté de cette mission, nous n'avions qu'à nous taire très bas et très respectueusement. La démocratie n'avait encore droit de cité que tant que nous votions pour eux. Le cercle démocratique dont, durant l'entre-deux-tours, ils écartaient Le Pen et ses électeurs, mais où ils accueillaient généreusement, quoique à regret, et parce qu'ils ne pouvaient pas faire autrement, Chirac, est une enceinte magique dont la circonférence est partout et le centre nulle part ailleurs que là où ils sont. Voilà ce que nous enseigne d'abord le spectacle de cette Martine dolorosa tel qu'il nous a été livré par la télévision au soir du second tour des législatives.

 

La gauche divine selon l'excellente formule de Baudrillard qu'on aimerait bien avoir trouvée... Mais, bien sûr, ce camp du Bien englobe aujourd'hui tous les partis de gouvernement - ou d acquiescement...

 

Mieux encore : il est certain que Martine Aubry est convaincue que l'affront qu'on lui fait atteint aussi directement, et par-delà sa personne, les raisons d'espérer du genre humain. Ses larmes ont une portée universelle.

C'est le J'accuse de Martine Aubry. Et c'est son ultima ratio. D'une façon ou d'une autre, l'offense qu'elle subit écorne l'Absolu dont elle porte, c'est l'évidence même, une part non négligeable.

Sur ce point, les journaux après sa défaite ont été extrêmement instructifs. Ainsi a-t-on par exemple rapporté l'« exclamation spontanée d'un militant » à l'annonce des résultats : « Faire ça à Martine ! ». Faire ça à Martine. C'est inouï, en effet. On n'est pas loin de ce « Plus jamais ça ! » que l'on clame à propos de n'importe quoi désormais, parce qu'il y a mécontentement concernant une crème antirides, parce que vient de se produire l'explosion d'une centrale nucléaire ou qu'un autobus de ramassage scolaire s'est couché dans le fossé.

Jamais, poursuit-on dans le même article, les socialistes de la région lilloise n'auraient « imaginé que celle qu'ils admirent, et dont ils sont fiers parce qu'elle a fait les trente-cinq heures, la CMU, les emplois jeunes, puisse être rejetée au profit d'un inconnu qui ne connaît même pas le programme de son parti ». On mesure l'abus : que celui qui a fait mordre la poussière à Martine Aubry soit un inconnu auquel, par dessus le marché, le programme de son propre parti est inconnu, voilà qui est bien suffisant pour le rendre détestable. Mais c'est assurément qu'il soit lui-même inconnu qui le rend criminel. Et par-dessus tout méprisable.

Il entre beaucoup de transcendance dans ces indignations. Et fort peu d'Histoire, c'est-à-dire de dialectique et de relativité. Très peu d'individu concret. C'est presque à une sainte qu'on a infligé un camouflet. Nous ne sommes plus du tout dans le jeu parlementaire, dans la lutte politique et dans cette espèce de fatalisme des politiciens à l'ancienne mode aux yeux desquels, après tout, la roue tournait, et pour lesquels demain serait un autre jour, même si cette fois ils avaient perdu.

Cette attitude de relativisation, somme toute bon enfant, n'est absolument plus de mise pour une représentante de l'ancien Parti pluriel unique mais toujours transcendant (pas plus qu'elle n'a été de mise pour Jospin, missionnaire de première classe et démissionnaire de première bourre qui, devant l'échec, n'a pas un instant imaginé de continuer à faire semblant de faire de la politique alors qu'il faisait de la théologie appliquée). [les théologiens de gauche, tout occupés à incarner le Bien, plutôt qu’à discuter de décisions prises et à en étudier les effets, plutôt qu’à débattre de choix à faire et de leurs conséquences,  me fatiguent vite avec leur bouillie moralisante, leur mou pour chats post-moderne et leur bons sentiments de paccotille.]

La déroute de Martine Aubry aux législatives prive l'humanité de ses raisons de vivre : telle est la leçon des larmes de Martine Aubry. Elles viennent à la place d'une argumentation sur cette déroute, et parce qu'une telle argumentation, qui concéderait à l'adversaire qu'il puisse au moins pour une part avoir eu raison, entraînerait aussi le risque d'envisager qu'elle-même, pour une part, ait pu avoir tort. Ce qui est impossible. Ce sont des larmes fatales. Tirées à bout portant. Le pneumatique (si vous vous souvenez de la distinction que j'avais faite, au début de nos entretiens, entre les pneumatiques, les psychiques et les hyliques) peut certes apparaître, en une telle occasion, comme un mauvais joueur ; mais c'est parce qu'en vérité il ne joue pas du tout. Je veux dire qu'il n'a pas de partenaires (et s'il n'en a pas, c'est qu'il les méprise).

 

Nous voilà revenus, en somme, à une forme d’Ancien Régime. Mais, tandis que les brigades libertaires invoquent le retour de l'ordre moral et la menace de l'emprise de l'Église sur les consciences, leur nouvelle Église entend décréter ce que les manants - vos hyliques - doivent penser…

 

Je crois bien que jamais sous l'Ancien Régime on n'a atteint un tel degré de mépris. En tout cas, on n'y a jamais utilisé, me semble-t-il, le chantage aux larmes. Le chantage, en politique, et comme facteur de destruction de la politique (songez à l'accusation pétrifiante de « misogynie », toujours prête à sortir dès qu'une femme politique est attaquée), est d'invention récente mais d'utilisation systématique.

L'imposture sentimentale est de facture moderne et démocratique. Mais je ne suis même pas certain que ce soit une imposture. Il est probable que ceux et celles qui utilisent l'arme des larmes le font en toute sincérité et au nom d'une sorte de mission apostolique dont la justification est sans cesse renouvelée par la nécessité de lutter, en vrac, contre les « fascistes détracteurs de l'art moderne qui battent leur femme et votent Front national ».

 

Sans oublier - rapport à mademoiselle Binoche - qu'ils soutiennent l'entreprise sioniste impérialiste. Mais je ne voulais pas vous entraîner dans les sables moyen-orientaux. Pas maintenant...

 

Il s'agit d'une affaire de légitimité. C'est dans l'increvable conviction d'incarner la guerre contre le Mal que s'est constituée la gauche d'aujourd'hui, qui n'est autre que le parti dévot contemporain.

À ce propos, je vais m'offrir le plaisir de vous citer un étourdissant passage de Péguy, dans sa Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne, où il parle justement de ce qui fonde le parti dévot moderne : « Parce qu'ils n'ont pas la force (et la grâce) d'être de la nature, ils croient qu'ils sont de la grâce. Parce qu'ils n'ont pas le courage temporel ils croient qu'ils sont entrés dans la pénétration de l'éternel. Parce qu'ils n'ont pas le courage d'être du monde ils croient qu'ils sont de Dieu. Parce qu'ils n'ont pas le courage d'être d'un des partis de l'homme, ils croient qu'ils sont du parti de Dieu. Parce qu'ils ne sont pas de l'homme, ils croient qu'ils sont de Dieu. Parce qu'ils n'aiment personne, ils croient qu'ils aiment Dieu. »

Bien entendu, il faut remplacer « Dieu » par autre chose (encore que...) [le « peuple » par exemple ? Ca sonnerait assez bien pour notre gauche « plurielle unique » : parce qu’ils n’aiment personne, ils croient qu’ils aiment le peuple.] mais, de toute façon, la légitimité du dévot de gauche, s'il est permis d'employer un tel pléonasme, relève du droit divin ; et ce qui est arrivé en avril puis mai derniers est de l'ordre de la désacralisation, ou de la tentative de régicide, au moins de la velléité de déposition de monarque.

 

Mais oui, il faut remplacer Dieu par autre chose. Et c'est tout le problème. Car cette chose majusculisée est autrement péremptoire que le Dieu biblique qui avait au moins l'avantage de ne pas trop séjourner parmi les humains. La religion de la Raison, sur laquelle Péguy a écrit des pages magnifiques, est autrement terrifiante. Nous en revenons toujours à la définition de la Gauche qui n'a plus grand-chose à voir avec la redistribution ou la lutte des classes, mais dont la caractéristique première est d'être indiscutable. [c’est probablement ce qui explique mon impression que la gauche est intellectuellement vide : elle ne « s’abaisse » pas à discuter.]

 

En effet. C'est le point essentiel. Je vais essayer de m'expliquer là-dessus, mais il faut remonter un peu dans le temps. Vous vous demandez s'il s'agit en ce moment d'une défaite de la gauche ou d'un désaveu infligé aux modernes. Après tout, la gauche et la droite sont de création assez récente. Il n'y a pas toujours eu une gauche et une droite et je suis surpris, à chaque fois qu'a lieu l'un de ces éternels débats sur la pertinence ou la pérennité de ces notions de droite et de gauche, qu'on les traite comme si elles n'étaient pas déterminées, contingentes, historiques.

Je suis toujours étonné qu'on les regarde, de manière générale, comme des Idées échappant au devenir, ce qui reviendrait aussi à dire qu'il y avait des sensibilités de droite et des sensibilités de gauche sous Aménophis IV, par exemple, ou encore sous Chilpéric 1er ou Ivan le Terrible. Nous savons qu'il n'en est rien, mais personne ne le dit jamais parce que le dire reviendrait à reconnaître un commencement aux notions de droite et de gauche, donc à supposer aussi que ces notions pourraient avoir une fin.

Or il est de l'intérêt général, même pour ceux qui s'aventurent jusqu'à constater que ces notions ne signifient plus grand-chose, d'affirmer qu'elles sont sans fin pour pouvoir s'obstiner à discuter de leur perte éventuelle à perte de vue, tout en continuant grâce à elles à retailler, dans un réel qui les dépasse de toute part, un monde à dormir debout encore décryptable et contrôlable dans les termes de jadis.

Et comment mieux faire croire qu'elles sont sans fin qu'en passant sous silence qu'elles ont eu un début ? Sans fin comme sans début, ces notions demeurent donc informes, et infinies, elles se confondent avec la réalité du monde même, ce qui permet également de faire semblant d'en débattre jusqu'à plus soif, et, par ce bavardage infini et inconsistant, d'en conserver le sens sous les apparences d'un fantôme de plus en plus usé.

Mais c'est évidemment d'abord la gauche qui a tout à perdre à ce que soient révélés le vide, et même la mort, de ces mots désormais privés de sens, parce qu'elle avait l'habitude de s'en servir comme d'instruments de terreur et d'hégémonie. Que l'on soit extrêmement discret, et même obstinément silencieux, sur l'historicité de ces notions, que l'on tienne pour ainsi dire à les conserver incréées, comme s'il s'agissait de propriétés divines, indique bien que nous ne sommes absolument plus dans le domaine du politique mais, d'une manière ou d'une autre, dans celui de la croyance.

D'une croyance qui, précisément, à travers la non-historicité supposée de ces notions, veut faire durer d'abord l'Histoire elle-même, la période dense et dure de l'Histoire, l'Histoire en tant que dense et dure, comme si elle l'avait toujours été et comme si elle l'était encore. Comme si : c'est la formule exacte de toute croyance tartuffisée. On ne croit plus en Dieu mais on fait comme si.