Les ravages de l'ultrapopulisme
Jacques Marseille
Des
milliards d'euros gaspillés, des sommes « considérables » distribuées aux
actionnaires anglo-saxons, des manques à gagner « monstrueux » pour la collectivité
nationale, telles seraient, selon l'hebdomadaire Marianne, les causes du
malheur de la France. Un malheur sur lequel Le Point ferait régulièrement
l'impasse pour ne pas mécontenter les « puissances d'argent » et passer sous
silence le « gâchis capitaliste ». « Rien de ce qui risque d'ébranler la
vulgate néolibérale n'y est jamais pris en considération, écrit Serge Maury
(pseudonyme de Jean-François Kahn), et, en particulier, pas un seul gaspillage
inhérent à l'évolution du système économique dont le très excellent et utile
iconoclaste Jacques Marseille est devenu un ardent thuriféraire. » Merci quand
même du compliment...
84
milliards d'euros de bénéfices net en 2005 pour les 40 vedettes du CAC 40, tel
serait le pactole « historique » sur lequel il faudrait mettre la main pour
régler de manière définitive les problèmes de l'emploi, tel serait le
super-magot des « 40 familles » dont les nouveaux sans-culottes devraient
s'emparer pour mieux le répartir, tel serait le formidable « gâchis » que Jacques
Marseille s'emploierait à nier pour mieux préparer l'avènement de la dictature
« ultralibérale ».
Ravages
de l'idéologie. Même si cette posture ne brille pas par son originalité - après
deux siècles de poujadismes d'extrême droite ou d'extrême gauche qui peignent
le monde en noir et blanc -, elle mérite d'être passée au crible de l'analyse,
tant son succès révèle les ravages d'une idéologie qui fait croire à trop de
Français qu'ils ne sont que volailles seulement bonnes à plumer.
A
la fin de la brillante « saison » 2005, les entreprises du CAC 40 ont bien
enregistré 84,3 milliards d'euros de profit, contre 66,2 milliards en 2004. Des
milliards qui, en soi, ne veulent évidemment rien dire. Pour en apprécier le
poids, il faut tout d'abord - tout Français est capable de le comprendre - le
rapporter à la masse de leur chiffre d'affaires, ce que personne dans la presse
n'a jusqu'ici fait. Ce chiffre d'affaires cumulé s'est élevé en 2005 à 1 035,8
milliards d'euros. C'est dire que le résultat net s'élève au pourcentage
littéralement « monstrueux » de 8,1 % ! Avec des écarts à cette moyenne qui
distinguent certains voltigeurs, Dexia fait un résultat net de 34,1 %, le
Crédit agricole 28,4 %, BNP Paribas 26,7, la Société générale 23,2 %,
Sanofi-Aventis 23,2 % et laissent derrière certains besogneux : Peugeot fait un
piteux 1,8 %, Carrefour un aussi piteux 1,9 %, Veolia un modeste 2,4 %,
Bouygues 3,4 %, Saint-Gobain 3,7 %, Vinci 4 %, Lagardère 5,1 %, Michelin 5,7
%... Total, qui réalise le plus gros résultat net des « 40 familles », 12,2
milliards d'euros, obtient quant à lui un pourcentage de 8,5 %, exactement
conforme à la moyenne d'ensemble.
Manne
financière pour l'Etat. Encore faut-il remercier ces « gavés » de payer leur
impôt sur les sociétés en France ! Un « patriotisme » d'autant plus remarquable
que de la moitié aux trois quarts de ce chiffre d'affaires cumulé ont été
réalisés sur les marchés étrangers conquis de haute lutte par ces entreprises
qui ont le bon goût de rester françaises. Au total, le montant des impôts
qu'elles ont ainsi versés à Bercy peut être évalué à près de 40 milliards
d'euros - dont 11,8 milliards pour Total -, soit plus de 75 % de l'impôt payé
par les Français au titre de l'impôt sur le revenu. Une manne qui vient à point
pour réduire les déficits d'un pays dont les dirigeants politiques montrent,
eux, peu de rigueur pour s'attaquer aux gaspillages. Par ailleurs, les banques,
qui réalisent les profits les plus « juteux », sont aussi celles qui ont connu
le taux moyen d'embauche le plus élevé en 2004 et 2005 : 10 %, contre 5 % tous
métiers confondus. Certes, il n'est pas question de nier ici l'insolence de
certains salaires offerts à quelques patrons du CAC 40 : les réduire par un
impôt confiscatoire serait chose politiquement utile. Il est temps d'en finir
avec ces abus.
Démocratie
menacée. Ce qui mérite par contre d'être souligné avec vigueur, c'est qu'il est
malsain de flatter à l'excès les rancoeurs d'un peuple. Des enragés de 1793 aux
babouvistes de 1796, des contempteurs des 200 familles dans les années 30 à
ceux du CAC 40 aujourd'hui, aucun n'a jamais fait avancer les choses. Ce n'est
pas en fait la dictature ultralibérale qui menace notre République, mais la
vague plus sournoise de l'ultrapopulisme qui, en alimentant la haine des Français
contre le « mur d'argent », conforte les extrémismes de l'ultradroite comme
ceux de l'ultragauche, et mine finalement les bases fragiles de notre
démocratie L
© le point 20/04/06 - N°1753 - Page 47 - 770 mots