06/03/2008 | Mise à jour : 11:14 |
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La récupération par la France (dans quelles conditions ) d'un document volé
par un employé de banque au Liechtenstein a déclenché une vague de vertu
offensive : quand publierait-on les noms des deux cents titulaires des comptes
? L'Allemagne montrait l'exemple en portant le fer dans un paradis fiscal.
Qu'attendait la France pour liquider les malheureux qu'elle avait sous la main
? Personne ne s'est demandé pourquoi ces paradis existent. La meilleure réponse
est que la plupart des États sont incapables de rémunérer convenablement
l'épargne de leurs citoyens. Entre la série de catastrophes dont ils sont la
cause et leur acharnement à racler le peu qui a pu être sauvé de leur
impéritie, les paradis fiscaux ne sont pas seulement une nécessité, mais bel et
bien un éden synonyme de liberté fondamentale pour chacun d'entre nous.
Les pays qui les abritent aujourd'hui n'ont pas tous en mémoire l'origine du
secret bancaire dont la plupart se revendiquent. Il date de 1934, quand les
nazis voulurent récupérer l'argent déposé en Suisse par des juifs et tant
d'autres persécutés. Depuis, le secret bancaire a profité certainement à des
fortunes mal acquises, mais il a aussi permis à des milliers de gens de
survivre à la politique changeante de leur patrie.
Pour s'en tenir à l'histoire la plus contemporaine, ce fut le cas en
Argentine quand il n'y avait même plus assez d'argent pour qu'on puisse aller
en retirer au guichet du coin ; en Yougoslavie quand les guerres locales ont
éclaté entre les membres rivaux de l'ex-fédération communiste ; et c'est le cas
à présent en Russie où les opposants, comme hier en Serbie, sont purement et
simplement dépossédés par le régime. Personne au monde ne sait quand, à son
tour, il aura besoin d'échapper à des lois iniques et aux formes les plus
grossières de l'oppression, mais les exemples énumérés ci-dessus sont assez
probants pour faire réfléchir à l'un des aspects les plus défendables des
paradis fiscaux.
Le plus convaincant d'entre eux cependant reste la spoliation légale, celle
dont se rendent coupables les États dont la pression fiscale est trop élevée.
Une des principales raisons de la chute du Royaume-Uni des années 1960
et 1970 est le rapport entre l'ahurissant taux de prélèvement auquel
étaient arrivés les Britanniques et la multiplication de leurs comptes à
l'étranger, malgré un contrôle des changes particulièrement soupçonneux et
malthusien. Les pays limitrophes de ceux qui connaissent une pression fiscale
irréfreinée sont souvent des pays prospères du point de vue financier :
l'Autriche, la Hongrie, la Belgique, le Luxembourg. Que ces pays soient petits
ou même minuscules ajoute à la légende maléfique du paradis fiscal, mais ce ne
sont pas leurs proportions lilliputiennes qu'il faudrait prendre en
considération, c'est le montant des avoirs qu'ils gèrent : il en dit long sur
les performances des grands pays dont nous nous enorgueillissons de faire
partie.
Il n'est inscrit nulle part, dans aucune constitution, que le devoir d'un
État soit de ruiner des générations d'épargnants comme la France le fait depuis
la fin du XIXe siècle avec une sûreté et une régularité qui laissent
admiratif. Se soustraire à cette calamité devrait être considéré comme un droit
également non écrit, mais celui-là à la disposition de n'importe quel citoyen
qui ne se déclare pas vaincu d'avance par la fatalité.
Les performances d'un État, d'ailleurs, doivent lui être comptées à débit ou
crédit. Indépendamment des persécutions politiques, religieuses ou raciales il
n'y a aucune raison pour que des milliers d'autres gens soient soumis sans
protester à la nullité de leurs dirigeants. Les démocraties n'exigent pas que
les plus riches, ou les plus méritants, ou même les plus veinards, voient le
produit de leur héritage, de leur travail ou de la chance réduit à néant au nom
d'un hypothétique et toujours inaccessible bien commun par l'insatiable Moloch
qui promet de l'atteindre. De ce point de vue le paradis fiscal s'apparente à
un réflexe civique et c'est une injustice qu'il ne soit pas à la portée de tout
le monde.
Aussi les paradis fiscaux ne devraient-ils pas être considérés comme le
Paradis perdu de Milton, c'est-à-dire comme le témoignage bientôt étouffé d'un
passé idyllique et condamné, mais comme la preuve vivante, pour les autres
pays, de la nécessité de se réformer en prenant de bonnes résolutions. Au lieu
d'accepter le marché douteux qu'on lui proposait, Angela Merkel aurait dû se
demander pourquoi sept ou huit cents de ses compatriotes ont placé leur argent
à Vaduz. Il y a toujours un moment où, contrairement à ce qu'affirment les
moralisateurs, on doit juger les intentions plutôt que les actes. L'appât d'un
gain excessif, l'égoïsme et le refus de payer sa part n'est pas le comportement
naturel des humains, même quand ils ont de l'argent devant eux. Pour la
chancelière, la bonne réaction eût été de demander à son ministre des Finances
ce qu'il pensait faire pour que le Liechtenstein place le sien en Allemagne. Et
je serais le gouvernement français que je réfléchirais à la possibilité de la
prendre de vitesse. Grâce au travail et à l'épargne de nos voisins, quel ne
serait pas notre bonheur d'être un pays riche et considéré ?