Le grand retour des idéologues

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Le Figaro le 09 octobre 2007

 

Actualisé le 09 octobre 2007 : 08h44

 

La chronique d'Yves de Kerdrel

 

Connaissez-vous Henri Guaino ? Probablement non, quoique rarement un « conseiller de l'ombre » soit autant intervenu sur les ondes ou dans la presse pour dire ce qu'il pensait des événements. Ce qui était inimaginable lorsque Érik Orsenna, désormais membre de l'Académie française, tenait la plume de François Mitterrand.

 

Henri Guaino est un personnage aussi timide que sympathique. Il est conseiller de Nicolas Sarkozy depuis un an environ. « Ce type est complètement fêlé, c'est pour cela qu'il me plaît », répète régulièrement le président à son entourage. Et il a désormais dans la politique présidentielle un poids proportionnel à celui de son bureau, celui qu'occupa Valéry Giscard d'Estaing à l'angle est de l'Élysée.

 

Henri Guaino a également été très proche de Philippe Séguin, ce qui lui a valu d'hériter, lors du premier mandat de Jacques Chirac, du commissariat au Plan. Et il s'est toujours piqué de questions industrielles. Lorsque l'auteur de ces lignes écrivait dans un grand quotidien économique, il recevait souvent la visite d'Henri Guaino pour bavarder d'industrie, d'énergie, de géopolitique, de politique monétaire et d'Europe. Tout cela avec une gentillesse incomparable.

 

Mais voilà, Henri Guaino n'aime pas les patrons. Ou plutôt il est convaincu tel Gresham, dont la fameuse loi dit que « la mauvaise monnaie chasse la bonne », que les patrons voyous chassent dans l'inconscient des Français les bons patrons. C'est une thèse qui peut se comprendre. Simplement, il n'y a heureusement pas autant de patrons voyous que de mauvaise monnaie à l'époque de Gresham. En revanche, il y a désormais des moyens de coercition à l'égard de ceux qui ne respectent plus les règles du jeu du capitalisme. L'éviction d'Antoine Zacharias du conseil d'administration de Vinci, il y a un peu plus d'un an, l'a montré, même si cette affaire a laissé des traces dans l'opinion.

 

Et ce n'est pas un hasard si, à la suite de ce scandale, Henri de Castries, le patron d'Axa, a décidé de renoncer à toutes les stock-options qui lui étaient attribuées pour l'année en cours, montrant qu'il ne fallait pas mettre tout le CAC 40 dans le même panier.

 

Mais Philippe Séguin, dont Henri Guaino est très proche, et qui, de temps en temps, a peur qu'on l'oublie dans sa belle robe d'hermine et dans son bureau de la Rue Cambon où les bûches crépitent dans la cheminée Empire, a profité d'un constat dramatique sur les comptes sociaux pour rappeler que si les stock-options étaient soumises aux charges sociales, ce seraient 3 milliards d'euros supplémentaires qui viendraient éponger le déficit de la Sécu.

 

Ce débat est très intéressant dans le fond et dans la forme. Et le fait que l'idée ait tout de suite été retenue par le chef de l'État, grâce au relais d'Henri Guaino, montre à quel point notre classe politique est dans un état pathétique. Sur le fond, cela signifie quoi ? Cela veut dire que s'il n'y avait pas de dérapage des comptes sociaux, on n'irait pas chercher des recettes de poche. Mais le plan Douste-Blazy est un tel échec qu'il le faut bien. Alors vers qui se tourne-t-on ? Non pas vers ceux qui abusent des dépenses maladie (326 millions d'euros au profit des immigrés clandestins par exemple) mais vers ceux qui créent de la richesse, puisque leur régime fiscal est assez complexe pour évoquer une remise à plat et qu'il est plus commode de parler en France d'égalitarisme que du contraire. Ce qui est en soi une déformation terrifiante de l'esprit, et une nouvelle forme de « la trahison des clercs ». Dans la mesure où ceux qui tiennent ce raisonnement savent qu'ils sont dans l'erreur, mais le font uniquement pour flatter l'opinion. Il faut appeler un chat un chat et cela s'appelle clairement le retour de l'idéologie, aux dépens du pragmatisme.

 

Sur la forme, que l'on veuille appliquer des prélèvements so-ciaux là où des ministres socialistes ont bâti un système à trois niveaux qui tient compte à la fois de la durée de détention et du rabais accordé au moment de la souscription des titres, est évidemment une absurdité. D'autant que les stock-options, quoiqu'en disent Philippe Séguin et consorts, ne sont en aucun cas assimilables à des salaires. Et dans le cas le plus fréquemment utilisé (exercice et vente au-delà de cinq ans), la plus-value est taxée à 40 %, prélèvements sociaux compris, ce qui est plus important que pour n'importe quelle valeur mobilière.

 

Au moment où quarante personnes de bonne volonté passent leurs soirées à réfléchir sur la croissance, la démarche du chef de l'État est sinon malvenue, du moins totalement irréfléchie, en tout cas inopportune. Est-ce de cette manière que l'on va attirer ou retenir en France les talents de demain ? Est-ce en stigmatisant ceux qui réussissent aux yeux de tous ceux qui sont assistés que l'on va dégager le point de croissance supplémentaire ?

 

Henri Guaino est quelqu'un de très sympathique. Mais comme c'est aussi un puits d'histoire, il ne faudrait pas qu'il oublie que lorsque l'on a guillotiné les aristocrates, ce sont les fermiers généraux qui les ont remplacés. Ils étaient plus riches encore. Ils ont racheté les biens nationaux. Ils ont de facto créé une oligarchie bien plus puissante. Personne aujourd'hui ne souhaite revivre cette situation. Même si l'on sait bien que les ruptures sont faites de manière à ce que « tout change pour que rien ne change ».