Claude Imbert
« La langue est le signe principal
d'une nationalité » et devient l'âme même de la Nation (Michelet). C'est à ce
lien charnel et spirituel entre le Verbe et le Pays que l'on pense aujourd'hui
que la Nation se recroqueville, se demande qui elle est, ce qu'elle est,
troublée par tous les ailleurs des temps nouveaux, par les immigrés qui en
viennent, les délocalisés qui y vont, la mondialisation qui s'impose, l'Europe
qui s'interpose... Vous gémissez sur les déchirures du lien social, vous
voudriez un je-ne-sais-quoi de commun, de fraternel et qui vous fasse, en dépit
de tout, « français », ne cherchez pas : c'est la langue, chef-d'oeuvre
inconscient de la conscience nationale...
Un chef-d'oeuvre en péril. Sans
magnifier le passé, sans oublier qu'il y a moins d'un siècle la langue
française devait cohabiter dans nos campagnes avec les bastions breton,
alsacien, provençal, corse, basque, on n'éludera pas l'évidence : la langue
française courante, la langue usuelle, populaire, s'appauvrit et se dégrade.
Elle n'est plus enseignée dans ses fondements. Quant à la langue plus élitaire,
celle qui donne à la Littérature ses bonheurs, à la Science ses définitions, au
Droit sa clarté, cette langue-là est, elle-même, exsangue, depuis la grande
saignée des humanités. C'est un sinistre considérable dans la Maison France.
Ses conséquences, au fil du temps, sur l'humeur du pays, sur l'esprit critique,
le civisme, la transmission des valeurs pérennes d'une civilisation, sur l'idée
nationale, sur le barrage à la barbarie apparaissent, à chaque décennie, plus
accablantes.
Voyons d'abord que l'ébranlement d'un
ordre social ancien - et d'abord celui de la famille - aura, bien avant
l'école, cisaillé l'apprentissage élémentaire de la parole. La trépidation de
la vie contemporaine, son impatience économique et, plus encore, le travail des
femmes auront privé l'enfant de la « médiation exigeante et bienveillante » des
mères au foyer. Les heures perdues pour le composé maternel « de tendresse et
de fermeté » ne se rattrapent pas aisément. Avant 4 ans, tout n'est pas joué,
mais beaucoup se décide (1).
A cette défaillance initiale va
s'ajouter l'échec retentissant de l'Enseignement. Il dut répondre,
admettons-le, à une exigence écrasante de démocratisation. L'excellente école
primaire de jadis et la place alors prépondérante du travail manuel ne
permettaient qu'à un élève sur quatre d'accéder au cycle secondaire. Pour
quitter sagement cette impasse, il eût fallu un autre Jules Ferry. A sa place,
nous eûmes la cléricature marxiste, les équarrisseurs de l'idéologie
égalitariste, les ingénieurs d'un Gosplan à la gauloise. Et, pour finir, le
bafouillage et l'illettrisme.
On ne pouvait évidemment en rester à
un système culturel et social ultra-sélectif. Celui d'une époque sans télé,
sans textos, sans portables, sans ordinateurs, où l'école et les élèves
parlaient à peu près la même langue. Mais le malheur a voulu qu'en prônant, par
idéologie, le contre-pied absolu de l'ordre ancien on ait, chez nous, imposé
une durable révolution culturelle.
Elle a, peu à peu, jeté à la rivière
- et d'abord dans le primaire - une méthode fiable d'enseignement élémentaire
de la langue. Puis, au secondaire, ce culte du Beau et du Vrai qu'enseignaient
les humanités. Pour décréter l'accès de tous au pinacle universitaire, on a
baissé le niveau des examens, on a écrêté la langue, sa richesse et ses vertus.
Une génération de Diafoirus aura plaqué sur cet impératif idéologique les
emplâtres d'une pédagogie de cuistres. On a jugé l'enfant-roi capable de
construire lui-même ses propres savoirs ; et propulsé l'inculture et ses tags
créatifs en icônes de la modernité. Le relativisme qui écrase la hiérarchie du
maître, qui hisse l'enseigné au niveau de l'enseignant et l'émotion de l'image
à celui de la raison a fait le reste. Une crétinisation accélérée des masses,
un désastre ! Ainsi a-t-on, je me répète, fabriqué des culs-de-jatte pour
consoler les unijambistes !
Si le déglingage de la langue affecte
ainsi la matière grise nationale, n'oublions pas non plus que, dans les ghettos,
l'impossibilité de se faire comprendre humilie, cadenasse la pensée. Et que la
misère du Verbe fait la violence du poing.
Il n'est pas, aujourd'hui, de plus
grande cause française que celle de sa langue. C'est l'indispensable accès au
renouveau national. Tout le « logiciel » de la machine enseignante, dernière
épave d'une illusion défunte, est à réformer. Le bon sens le veut, l'instinct
de survie... Et, désormais, une foule d'enseignants aussi !
1. Voir Alain Bentolila, « Le verbe
contre la barbarie » (Odile Jacob).
© le point 08/02/07 - N°1795 - Page 5
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